Faillite de l'humanisme des Lumières


Sortir des idéologies prométhéennes d’un « homme nouveau », 

impasse de la modernité 


Recension de l’ouvrage paru à l’automne 2019

Faillite de l’humanisme des lumières. 

Vers une vision renouvelée de la vocation humaine et chrétienne par Ngoc Tiem TRAN

Chercheur au CNRS, l’homme a eu la gentillesse de me prendre en autostop. Jeune étudiant en théologie je l’écoute avec intérêt. La route file. Nous devisons. Il me dit : « La question essentielle qui va se poser à notre monde contemporain est celle de la personne humaine. » Mon chauffeur est pétri de découvertes en bioéthique. Il en perçoit les futurs enjeux. C’était il y a quarante ans. Nous y sommes. Qu’est-ce que la personne humaine ? Quelle est sa destinée ? La réponse est urgente si nous ne voulons pas engendrer de nouvelles catastrophes.

Sa vie durant saint Jean-Paul II a cherché à y répondre. Deux totalitarismes, ayant prétention de créer un homme nouveau, ont envoyé des millions d’hommes dans les goulags et les camps d’extermination. Ils ont plongé les peuples en d’horribles guerres mondiales. L’athéisme contemporain a fait plus de morts en un siècle que toutes les guerres de religion dans l’histoire. 

Le grand soir n’est pas advenu. Le nazisme est mort. Le communisme est mourant. L’ère du vide a pris la place. Il a abandonné notre société au désenchantement. La nature, cependant, a horreur du vide. La force d’une idéologie est de ne point mourir tant qu’elle n’a pas trouvé son contrepoison. Tel le mythe de Sisyphe conduisant à l’absurde d’un éternel recommencement sans aboutissement, la pensée moderne n’en finit point de générer des prétentions à bâtir un homme nouveau, créature de l’homme par l’homme, puisque, pour elle, le ciel est vide. Dieu est mort.

Le relativisme absolu d’aujourd’hui est un avatar de cette pensée moderne qui prétend que tout est relatif, sauf que tout est relatif. Absurde !...  S’érigeant en sacré laïc d’une religion laïque, areligieuse, la pensée dominante ouvre le chant à une prétendue mondialisation heureuse, au tout économique et à l’homme augmenté, lequel marche en col blanc sur l’homme dès sa conception jusque dans sa mort. Prétention de créer un homme augmenté qui finira par cogner sa tête prétentieuse sur un sommet inconnu le renvoyant à sa condition inexorablement mortelle. La supercherie de l’idéologie du genre, quant à elle, tue la différence amoureuse de l’homme et de la femme dans l’égale dignité de la personne humaine pour les livrer tous deux au pays de la dissemblance où tout se vaut et ne donne plus la vie.

L’auteur de l’ouvrage intitulé « Faillite de l’humanisme des Lumières. Vers une vision renouvelée de la vocation humaine et chrétienne »[1] ne craint pas de se lancer dans une dénonciation audacieuse de cette imposture en se donnant un droit d’inventaire de la pensée contemporaine, occidentale en particulier. L’Église, non son magistère, n’est point épargnée pour s’être laissée contaminer par des philosophies contemporaines en contradiction ou en opposition avec la pensée de son fondateur.

Le génie de Ngoc Tiem Tran est de bâtir une cathédrale en majesté sur les décombres de la pensée contemporaine laquelle nous presse encore tel un puissant totalitarisme idéologique. Volontairement provocateur Ngoc Tiem n’est ni agressif, ni méprisant. Sa provocation n’a rien d’immature. Tel un puissant levier ses fulgurances soulèvent les rochers de positions contemporaines présentées comme les nouveaux dogmes de la pensée dominante, là où il n’y a souvent qu’imposture, dévoiement ou forfaiture. Les traits saillants de cette pensée de l’auteur sont le fruit d’une longue maturation, d’une vaste culture intégrée en philosophie, science et théologie, autant que d’une profondeur mystique. Ngoc Tiem nous donne à voir l’homme ressuscitant en lui-même dans sa beauté originelle pour trouver son accomplissement dans le Christ. L’auteur ose la transdisciplinarité là où la seule interdisciplinarité risquerait seulement de juxtaposer. Qui ne veut s’ouvrir à ce type de pensée peut facilement tomber dans l’incompréhension ou le rejet.

Le drame de la pensée moderne est bien d’avoir peu à peu isolé la raison de la foi jusqu’à déifier celle-là au détriment du cœur. La cosmogénèse ne conduit plus à l’anthropogénèse. L’homme s’érige en absolu premier (l’anthropogénèse) pour comprendre son monde (la cosmogénèse) à partir de lui seul et de toutes ses prétentions à se construire par lui-même. L’aboutissement de ce processus dans la philosophie de la mort de Dieu au 19° siècle livre l’homme à une froideur existentielle qui le conduit à la violence ou à l’érotisme, ainsi que Dostoïevski l’avait prédit. Certes, la raison du siècle des Lumières a contribué aux développements des sciences et des techniques qui servent aujourd’hui sur bien des plans à libérer l’homme, mais qui servent aussi à l’asservir. L’homme est désormais seul face à la mort. Il cherche à s’augmenter ou à se perdre dans le vide de son instant, rempli de techniques sans pouvoir combler les aspirations de son cœur, ne sachant plus très bien qui il est.

Être de liberté, de relation et d’unité, l’homme ne se réalise que dans le Bien, le Beau et le Vrai par les vertus d’espérance, de foi et de charité. Ces vertus théologales mènent l’homme par le Christ seul à la réalisation de ses désirs d’infini, de complétude et de totalité. C’est ce que développe en son ouvrage magistral Ngoc Tiem Tran. L’exposé dévoile à nos yeux émerveillés un splendide monument de la pensée rivalisant avec les plus belles cathédrales du Moyen-Âge. Les anciens inscrivaient dans la pierre la puissance de leur vision de l’homme et du monde. La cohérence et l’harmonie de la construction en son ensemble, jusque dans le moindre de ses vitraux ou de ses chapiteaux, faisaient voir dans la pierre et la sculpture la vision théologique qui révèle l’homme en sa grandeur, tout l’homme dans son rapport au ciel, à la terre et à son semblable. Alpha et Oméga de sa pensée, Jésus Christ en majesté achève l’ouvrage de Ngoc Tiem, tel le Christ pentocrator ouvre et commande tout aux tympans des portails de nos églises.

Spécialiste de physique quantique et passionné d’écologie intégrale suivant la pensée de l’Église, l’auteur conduit son lecteur à se situer au point de l’histoire où nous sommes avec l’appel à un réveil d’une culture authentique, ouverte au culte, sans laquelle notre planète tout entière court à sa perte. L’homme contemporain ne pourra s’en sortir sinon en pensant sa vie avec les deux ailes de la foi et de la raison. Dans la droite ligne de la pensée de Jean-Paul II et de Benoît XVI l’auteur réconcilie foi et raison en un puissant essai. Il ouvre les voies à une culture qui libère l’homme et son cosmos dans et par le Christ. La Vierge Marie, aurore du salut, y a toute sa place. Cette place de la Mère de Dieu dont le cardinal Joseph Ratzinger disait qu’il était d’une urgence rare que notre monde contemporain la retrouve[2].

Trois monothéismes confessent un seul et même Dieu et le présentent comme trois facettes d’un même diamant. Cela oblige au dialogue et à l’interpellation réciproque dans le respect du cheminement de chacun. Ngoc Tiem n’a pas peur de cette interpellation vigoureuse qui respecte les croyants d’une religion mais interpelle leurs fondements.

La division des chrétiens en de multiples Églises est un grand scandale pour notre confession de foi en un seul et même médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus Christ, communion d’amour de la Trinité Sainte. Situer ces divisions chrétiennes, dans l’histoire et dans ses fondements ou ses fonctionnements cachés, ne méprise pas la foi profonde qui animent les uns et les autres mais la provoque à ce sursaut qui ouvrira les voies de l’unité, si essentielle à l’authenticité du témoignage.

La richesse des civilisations et la mémoire de leur histoire sont source d’identité en vue d’un dialogue fécond. Les origines vietnamiennes de l’auteur lui donnent la connaissance des civilisations asiatiques, particulièrement du bouddhisme. Voilà qui offre à la pensée une ouverture qui dénote avec la suprématie orgueilleuse de notre pensée occidentale. Ici l’Asie chrétienne interroge l’Occident qui a renié ses racines judéo chrétiennes. De même l’Afrique chrétienne n’a pas fini de nous questionner comme on le lira sous la plume du Cardinal Robert Sarah.

Certains critiqueront l’ouvrage en ce qu’il cherche à aborder trop de sujets à la fois. Ces remarques risquent fort d’être celles d’un visiteur de cathédrale qui a le nez sur certains chapiteaux sans les contempler dans l’harmonie de l’ensemble.

La pensée fulgurante de certaines affirmations pourra pousser d’autres critiques à crier au scandale ou à l’outrance. Cette pensée mérite l’ouverture à un débat contradictoire digne de ce nom entre spécialistes. On ne peut pas prétendre, dans une telle vision d’ensemble, tout déployer d’une pensée jusqu’au détail sans alourdir une démarche au risque d’y perdre le lecteur.

Enfin on peut sans doute s’interroger sur le fait de parler de post modernité plutôt que de modernité finissante. La post modernité n’est-elle pas constituée par des pensées développées autour de phénomènes passagers, semblables à des boursoufflures d’une pensée qui n’en finit pas de vouloir s’imposer ? Le débat est ouvert...

Franciscain, théologien, scientifique, l’auteur de ce brillant ouvrage nous fait aimer, à la lumière du Christ Seigneur, l’homme tel qu’en lui-même au sein de son cosmos, cosmos qui se déploie aujourd’hui aux yeux des astrophysiciens en son immensité prodigieuse autant qu’énigmatique. Jésus, Rédempteur de l’homme. L’homme, chemin emprunté par le Christ. Jean-Paul II invitait le monde à s’ouvrir largement au Christ, seul Sauveur de l’homme. Ouvrir au Christ nos sociétés, nos philosophies, nos systèmes économiques, politiques et sociaux, scientifiques.  Ngoc Tiem Tran le fait avec maestria. Il nous entraîne dans une contemplation reposante, aux larges horizons, si étrangers à notre culture contemporaine de mort. Cela laisse augurer de passionnants panoramas dans les ouvrages suivants.[3]

« Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des Cieux est à eux... Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu. » Mt 5, 3 ; 8


[1] Ngoc Tiem Tran chez L’Harmattan, Religions et spiritualités. Septembre 2019

[2] Joseph Ratzinger. Entretien sur la foi. Fayard. 1985. p 122

[3] L’Homo sapiens et l’émergence de la conscience. L’émergence de la conscience émotive, cognitive et spirituelle. L’Harmattan. Mai 2020

  L’Ecclésia, le Politique et la Temporalité. L’Harmattan. Octobre 2020

aie© Fr. Jean-Dominique 2017